Le temps, mon ami

Herbe

J’ai mis du temps à te comprendre. Pendant si longtemps j’ai fait comme si tu n’existais pas. Ce n’est pas que je ne voulais pas t’accorder de réalité. Je n’ai pas choisi de t’ignorer. Non. C’était plutôt que je n’avais aucune conscience de ton importance. Je n’avais pas appris à voir ou percevoir ton rôle à travers mon chemin.

Je connaissais les saisons. Je connaissais les cycles lunaires. Je connaissais aussi les marées qui apportaient avec elles les vagues d’immensités et repartaient en laissant derrière elles le vide et le plat. J’avais même rencontré l’évolution des sentiments. Des ressentis doux au départ qui parfois s’accentuaient en tourbillons, avant de retomber dans un seul mot.

Je crois que le temps qu’il m’a fallu pour te comprendre correspond à celui qu’il m’a fallu pour me connaître. Non. Pour accepter de voir et reconnaître ce qui avait changé. C’était comme si en t’ignorant, j’ignorais de même mes propres mouvements. C’était comme si en t’ignorant, j’acceptais de m’ignorer moi-même. 

C’est un jour allongée dans l’herbe de mon jardin que je réalisais que quelques semaines auparavant, cet endroit n’était qu’un terrain en friche. Là, allongée parmi les brins d’herbes, tous d’une taille, d’une épaisseur et d’une nuance différente, je compris alors que tu ne cessais de travailler pour moi. Cet endroit autrefois vide, boueux et sans intérêt où je n’avais aucun désir de mettre les pieds, était devenu mon havre de paix où je prenais désormais le temps de paresser au soleil ou tout simplement d’aller y respirer.

Il avait fallu le défricher dans un premier temps. Puis y retirer toutes les mauvaises herbes, les unes après les autres. Laisser reposer la terre avant d’y planter des graines. Prendre le temps d’arroser, chaque jour. Laisser le soleil créer la photosynthèse. Faire confiance à la terre et ses minéraux pour compléter le travail. Et te laisser toi le temps, faire ton travail.

C’est à cet endroit-là, que j’ai pris conscience non seulement de ton existence, mais également de la force tranquille dont tu sais faire preuve. Personne ne t’entend, personne ne te voit. On sait juste que tu es là, tapi derrière le sourire d’une femme qui devient mère, derrière la voix d’un adolescent en pleine mutation, derrière la dent d’un enfant qui tombe … On sait juste que tu es là, derrière le cycle des saisons, derrière l’enfant qui apprend à marcher, derrière un premier rendez-vous qui pourra se transformer en histoire …

C’est à cet endroit-là que j’ai compris que tu étais mon ami depuis mon premier souffle, et même avant. Tu es présent, à chaque instant. Tu me soutiens, dans chaque moment. Tu sèches mes larmes pour les transformer en rires. Tu m’offres l’espace nécessaire pour trouver mes mots et les exprimer. Tu me laisses tranquille quand j’en ai besoin. Tu me secoues quand il est temps de réagir. Tu m’offres des moments admirables et mémorables. Tu es mon ami, le temps.

C’est à cet endroit-là que j’ai pris conscience que sans toi rien n’existe. Sans toi rien ne pousse, rien ne grandit, rien ne vie. J’ai pris conscience que grâce à toi tout renaît et que tu permets le changement : La décharge devient prairie. La rencontre devient amour. L’erreur devient expérience. La souffrance devient apprentissage. La douleur devient apaisement. Le deuil permet la naissance.

Maintenant je te reconnais lorsque tu te caches. Maintenant je te vois dans tes absences. Maintenant je t’entends dans tes silences. Maintenant je sens même ta présence. Maintenant je te comprends dans ton rythme. Maintenant je t’aime…

Puis un jour on n’a plus qu’à s’allonger pour profiter du travail accompli. S’allonger et observer ce que la nature nous offre chaque jour sans rien demander d’autre peut-être que de la respecter. Mais même cette requête elle la fait dans le silence. Parce qu’elle sait que même en l’ignorant, elle, continuera de faire son travail. Car sa qualité intrinsèque est d’être ce qu’elle sait être et de faire ce qu’elle sait faire. Et là encore elle nous apprend quelque chose …

La prochaine fois je vous parlerai de la meilleure amie du temps : Amour.